Un nouveau mode de collecte des ordures ménagères sans ripeur

Étude pluridisciplinaire ACMS

Discussion

Bref historique

La mise en place il y a une vingtaine d’années des BCL, avait pour but de répondre à des enjeux économiques (diminuer le nombre de salariés), de réduire le risque d’accidents de travail (accidents de manutention, accidents de la voie publique) et de trouver des solutions pour diminuer la pénibilité démontrée des postes de ripeurs [1,2,3,4,5,6,7,8].
Nous avons « découvert » cette évolution de la profession de la collecte de déchets ménagers à l’occasion de la prise en charge par l’une d’entre nous, de l’établissement objet de l’étude et de la confrontation à une inaptitude d’un conducteur de BCL âgé de 59 ans pour des vertiges chroniques attribués à son travail et incompatibles avec la poursuite de celui-ci. Ceci a déclenché la présente étude pluridisciplinaire.

Le vécu du salarié

Bien que la manutention manuelle de charges lourdes sur la voie publique et par tous les temps ait été supprimée, les risques de troubles musculosquelettiques n’ont pas disparu. En effet, les plaintes de douleurs des différents segments du corps apparaissent élevés dans les résultats du questionnaire complété par les salariés, en particulier au niveau du rachis chez des opérateurs qui travaillent assis à un poste de conduite très original.
Ce poste est assimilable à celui d’un conducteur d’engin de chantier qui évoluerait sur la voie publique. La plupart des chantiers sont interdits au public ou, au minimum, balisés lorsqu’ils ont lieu sur la voie publique.
Les conducteurs d’engins sont exposés aux vibrations, ils ont des contraintes posturales et mentales. Leur vigilance est sollicitée pour ne pas abîmer les infrastructures et ne pas blesser les autres intervenants du chantier.
Les conducteurs de BCL que nous avons observés ont ces mêmes contraintes, mais en plus, ils travaillent au milieu de la population générale qui, non seulement n’a pas la formation à la sécurité, mais prend des risques en évoluant autour de la BCL en action : les enfants qui traversent la rue sans regarder pour aller à l’école, les automobilistes pressés qui gênent l’évolution de la BCL, les personnes âgées qui attendent le passage de la BCL près de leur conteneur pour le ranger immédiatement.
L’extrême vigilance que nécessite la conduite d’une BCL amène le salarié à surveiller son environnement dans toutes les directions. Les résultats ont montré que la moitié du temps de travail est consacrée à regarder en arrière, bien sûr au moyen des rétroviseurs et de l’écran de contrôle, mais aussi au travers de la vitre arrière en tournant la tête en rotation forcée. Cela se traduit par des douleurs de la nuque signalées par 81% des salariés.
Les seuls temps « de repos » se limitent aux temps de conduite entre deux points de collecte qui peuvent être parfois très rapprochés.
L’ergonome qui a fait les premières observations a été frappé par l’extrême concentration du conducteur de BCL. Peu de temps après le départ du dépôt, le conducteur lui a déclaré : « excusez-moi, maintenant je ne vais plus pouvoir vous parler », et en fin de tournée, il était en sueur alors que nous étions en plein hiver. Citons ses commentaires sur son activité : « lors de la collecte, on est concentré à 180%. La manœuvre du joystick, ça fatigue le crâne. J’ai toujours un objet à mâchonner dans la bouche, ça m’évite de grincer des dents et ça me passe les nerfs ».

L’observation de l’ergonome

Il est d’usage en ergonomie de confronter l’observation, le « papier/crayon », à la métrologie.
Pendant que la main gauche prend appui sur le volant ou le mobilise, le pied droit appuie sur le frein ou sur l’accélérateur. La simplicité de ces gestes contraste avec la complexité et la finesse des mouvements effectués de la main droite. En moins de 20 secondes, trois interrupteurs manuels au moins sont actionnés deux fois, et 16 actions différentes sont au minimum effectuées grâce au seul joystick : une seule manette équipée de deux molettes. Ceci, si aucun incident n’est à corriger, ce qui n’est pas si fréquent. Le conducteur doit faire preuve d’une grande dextérité et d’une excellente coordination pour effectuer ses gestes rapidement et en toute sécurité. Un style « coulé », sans heurt ni saccade, ne peut être acquis qu’après un long apprentissage. Si la compréhension de la manipulation du joystick se fait en une quinzaine de jours, trois mois sont nécessaires pour être à l’aise et au moins six mois pour être bon : « pour bien se servir d’une BCL, il faut être doué. Certains n’y arrivent jamais. »
Les mesures objectives des efforts musculaires sont en deçà des valeurs limites recommandées, les mesures de vibrations sont inférieures aux valeurs limites réglementaires actuelles (0,5 m/s2) mais les plaintes des conducteurs sont bien présentes.
En particulier, presque tous se plaignent du mouvement de balancement lent de droite à gauche (roulis) qui ne fait pas l’objet d’une mesure objective mais est vécu comme une vraie nuisance.
L’analyse chronologique effectuée avec Captiv a permis de quantifier les délais objectifs des différentes manipulations du bras articulé qui sont inférieurs à ceux observés : moins de 12 secondes pour un cycle complet de prise et repose d’un conteneur.

Les pistes de solutions

Pour améliorer les conditions de travail sur les BCL, des solutions de trois types pourraient être envisagées.

  • Traiter tous les vitrages contre les reflets (rétroviseurs, écran de contrôle, pare-brise et vitre arrière).
  • Améliorer les performances du rétroviseur droit ou installer une caméra permettant une vision latérale droite de la benne.
  • Disposer de réglages simples de l’écran de contrôle et du joystick.
  • Améliorer certaines fonctionnalités du joystick : la taille doit être adaptée à la main du conducteur, les molettes sont des dispositifs plus progressifs que les interrupteurs,
  • Modifier le dispositif « homme mort ».
  • Sélectionner des conteneurs adaptés à la pince (taille et forme).
  • Régler le siège du conducteur à la prise du poste.
  • Optimiser la maintenance du véhicule (boîte de vitesse automatique…).
  • Prévoir un système de « téléguidage » comparable à celui utilisé sur certaines automobiles pour le guidage du stationnement (radar à ultrasons), qui faciliterait le contrôle des déplacements du bras.

Environnement de travail

  • La benne à chargement latéral n’est pas adaptée à tous les types de rues.
  • Rappeler aux usagers le positionnement correct des conteneurs selon le type de collecte (benne classique ou BCL).
  • Éviter de « mélanger » les bacs destinés à des collectes différentes pour faciliter leur prise.
  • Les points de collectes collectifs doivent être exempts de tous obstacles (bordures hautes, poubelles fixes…) et bien éclairés.

Organisation de travail :

  • Équilibrer les secteurs de collecte (habitat, éloignement, nombre de conteneurs…).
  • Surveiller régulièrement les itinéraires afin d’informer les conducteurs des modifications (travaux, circulation…).
  • Faire saisir les incidents de collecte en temps réel par le conducteur grâce à un logiciel embarqué [10].
  • Développer une polyvalence entre conducteur de BCL et de benne classique.
  • Prendre une pause entre deux tournées.
  • Prévoir une formation progressive et suffisamment longue pour les conducteurs.