Sur l’interaction possible entre bruit « professionnel » et substances ototoxiques

Le dépistage audiologique

Les pertes d’audition causées par le bruit industriel représentent une des principales maladies professionnelles dans de nombreux pays industrialisés.
Certaines substances chimiques peuvent également provoquer des effets sur l’audition, soit en perturbant le fonctionnement de la cochlée, soit en affectant le système auditif central ou encore en potentialisant les effets du bruit.
Pour étudier ces effets ototoxiques, il faut disposer de tests adaptés qui doivent pouvoir déterminer les niveaux lésionnels liés au processus ototoxique des solvants, et qui doivent répondre à des critères de reproductibilité et de sensibilité [36, 37,38,39].
Dans l’idéal, les tests audiologiques devraient être « spécifiques » du mécanisme ototoxique et différencier l’effet des solvants des autres étiologies comme les infections, l’exposition au bruit ou la prise de substances thérapeutiques, etc.
Dans l’état actuel de nos connaissances, aucun examen audiologique ne présente ces caractéristiques de validité, de reproductibilité, de sensibilité, de spécificité, de standardisation, de fiabilité, de bas coût, quant à la localisation lésionnelle, qui pourraient avoir de la valeur dans les domaines de la Médecine Légale et de la Médecine du Travail [15].
Le recours à une batterie d’examens, capable de localiser le niveau d’atteinte des voies auditives (cellules ciliées cochléaires, premier neurone, second neurone et cortex auditif) est le seul moyen d’établir un diagnostic relativement correct.
Ces recherches de par leur coût considérable, doivent être réservées aux cas extrêmement spéciaux. Selon notre expérience, il faudrait privilégier les travailleurs « à risque », c’est à dire ceux qui présentent une aggravation inattendue notamment sur les 2000 Hz, une asymétrie non explicable par d’autres causes, l’apparition d’une autre symptomatologie, des antécédents de prise de médicaments ototoxiques, etc.
Dans ces cas, il nous semble que l’audiométrie tonale liminaire, l’impédancemétrie complète incluant le tympanogramme et la recherche des réflexes stapédiens, les oto-émissions acoustiques peuvent constituer les examens standards. En cas de réponse positive, il sera justifié de procéder à une batterie d’examens plus complets et exhaustifs.
L’audiométrie tonale liminaire reste la première approche diagnostique pour l’évaluation de la surdité. L’étude des réflexes stapédiens, qui fait partie de l’impédancemétrie, peut être utilisée pour identifier les travailleurs les plus sensibles et rechercher le début des effets des solvants ototoxiques ou neurotoxiques, en prenant en compte des problèmes supplémentaires tels que des anomalies du système nerveux central ou du recrutement.

La distinction endo / rétrocochléaire suggère par contre l’exécution de « l’acoustic reflex decay test » et de tests psychoacoustique pour la télésurveillance des travailleurs exposés aux mélanges de solvants. Les tests psychoacoustiques sont longs à exécuter et ne se pratiquent qu’en milieu spécialisé.

L’intérêt pour l’audiométrie hautes fréquences (qui recherche le seuil auditif avec des sons purs de 0,25 à 20-50 kHz), s’explique par le fait que beaucoup d’agents ototoxiques nuisent initialement aux cellules ciliées du tour basal de la cochlée, dédiées à la perception des hautes fréquences. En effet une augmentation significative du seuil pour les fréquences entre 12 et 16 kHz des travailleurs exposés aux solvants a été relevée quand l’audiométrie tonale traditionnelle montrait une normoacousie. Les problèmes non encore élucidés pour ce type d’évaluation sont : la définition du seuil normal pour les hautes fréquences de l’oreille humaine selon les différents groupes d’âge et la normalisation de l’exécution de la méthode. Même les émissions oto-acoustiques, simples et rapides à réaliser, peuvent être utilement utilisées pour évaluer les effets des produits chimiques comme les solvants sur les CCE de la cochlée.
L’audiométrie tonale liminaire ne semble pas la meilleure façon d’évaluer le rôle des cellules ciliées externes, qui constituent le support anatomique d’un « amplificateur cochléaire » et qui sont capables de se contracter ou de s’allonger, en ayant ainsi le pouvoir de produire des bruits (émissions otoacoustiques) surtout lorsque la physiologie générale de la cochlée est perturbée. Par conséquent, en mesurant les otoémissions acoustiques de sujets exposés, il est possible d’évaluer la souffrance des cellules ciliées externes due aux solvants. La présence d’otoémissions montre l’état de fonctionnalité mécanique des synapses des cellules ciliées externes et les structures qui leur sont associées.

Avec les oto-émissions acoustiques et les produits de distorsion, il est possible d’évaluer de manière fiable et avec précision la fréquence de distribution des dommages. La limite de l’examen est une perte auditive neuro-sensorielle de plus de 30 dB HL pour les clics et de 50 dB pour le ton-burst. Selon certains auteurs, la préférence devrait être donnée aux produits de distorsion. Les solvants sont également des substances à action neurotoxique, et en conséquence une aide supplémentaire dans le diagnostic peut venir par l’enregistrement des potentiels évoqués auditifs (PEA).

Les PEA sont une série de potentiels électriques (ondes I, II, III, IV, V, VI) générés par les structures neuronales du système auditif, en particulier la partie entre le huitième nerf et le colliculus inférieur, envoyés dans les 10 ms suivant le stimulus auditif. Leur enregistrement, réalisé par trois électrodes appliquées sur la surface de la peau du crâne, permet la détermination des seuils d’audition objectif, le diagnostic topographique de la perte auditive et l’évaluation de l’intégrité des voies auditives centrales. Il n’y a pas encore d’études sur l’utilisation de l’ASSR (Auditory Steady-State Responses et du MMN (Mismatch Negativity ).
Odkvist en 1982 avait développé une batterie de tests audiologiques conçus pour évaluer l’état de la fonction du système auditif à différents niveaux dans le cadre des études des effets des solvants [40].
Johnson et coll.ont proposé dans le cadre d’une étude sur la neurotoxicité du styrène, une batterie plus complète [41].
Il faut à ce stade s’interroger, car même l’utilisation des technologies de pointe n’est pas suffisante pour apporter une certitude.

Les progrès de l’audiologie doivent être accompagnés en parallèle par les normes de prévention, une rigueur méthodologique et une interprétation des résultats scientifiques [42,43,44]. Il est souhaitable, par conséquent, pour faire face de manière adéquate à toutes les difficultés et les coûts de mise en œuvre, de faire une évaluation au cas par cas. Il faut se concentrer sur les travailleurs « à risques ». Dans ce cas, nous pensons que l’audiométrie tonale liminaire, l’impédancemétrie complète avec le tympanogramme et la recherche des réflexes stapédiens, les otoémissions acoustiques peuvent être les tests standards. Il semble impossible de faire un dépistage systématique. Enfin, il faudrait insister sur l’importance d’un échange continu d’informations et d’une collaboration efficace entre médecin du travail et expert ORL ou d’audiologie.