Inaptitude enseignants

Discussion

La prédominance féminine notée chez les enseignants déclarés inaptes, s’explique par la fatigue engendrée par la double journée de travail professionnel et domestique. En effet le travail domestique qui incombe souvent aux femmes, constitue une charge de travail supplémentaire. Dans notre pays, le travail des femmes perçu comme secondaire dans les ressources familiales, devient une source de démotivation chez ces dernières. Ces mêmes constatations sont également retrouvées dans la littérature [5-7].
Dans notre étude, l’âge moyen de survenue de l’inaptitude de 46 ans, semble précoce du fait de l’espérance de vie des enseignants supérieure à celle de la population générale (59 ans), de l’âge de recrutement des enseignants situé entre 25 et 35 ans et de la retraite fixée à 60 ans. Banks [8] a démontré que l’épuisement professionnel est plus corrélé à l’âge qu’à l’expérience professionnelle. L’Organisation Internationale du Travail (OIT) considère comme travailleur âgé, tout travailleur âgé de 45 ans ou plus et dont l’incertitude sur l’avenir et la promotion, contribue à la dégradation des performances au travail et l’état de santé [9]. Avec l’âge, la diminution de la masse musculaire et l’augmentation de la masse adipeuse, entraînent une moindre tolérance à la surcharge de travail et aux postures prolongées.

Les mariés avec 75,3 %, constituent la situation familiale la plus représentée parmi les enseignants déclarés inaptes. Dans les pays africains au sud du Sahara où la notion de famille est très large, les travailleurs mariés qui peinent à faire face aux besoins de base, sont souvent obligés de venir en aide aux parents confrontés à la pauvreté et au chômage.
Malgré la politique de décentralisation menée depuis deux décennies dans le secteur de l’éducation, la région de Dakar constitue la zone d’exercice où l’on dénombre le plus grand nombre d’enseignants inaptes. En effet la mégapole de Dakar, où vit plus du tiers de la population globale du Sénégal, offre plus d’opportunités aux enseignants mais également plus de difficultés de transport et de logement.

Le statut de contractuel ou vacataire (noté chez 20,7 % des enseignants déclarés inaptes), est une source de tension entre l’Etat et les syndicats qui réclament la transformation de ces emplois précaires en permanents. En effet pour atteindre les objectifs du millénaire pour le développement dans le domaine éducatif, l’Etat a procédé à un recrutement de personnel contractuel et vacataire pour pallier le déficit d’enseignants. L’interaction négative entre l’absence de sécurité de l’emploi et le vécu de ces enseignants contractuels et vacataires, peut engendrer des troubles émotionnels et des problèmes de comportement avec un risque accru de maladies mentales ou physiques.

Les troubles psychiatriques avec 24,7 %, représentent la première cause d’inaptitude chez nos enseignants. Ce taux est proche de celui de 21,5 % retrouvé par Gomis [10] chez les fonctionnaires sénégalais mais inférieur à celui de 33,5 % noté chez les enseignants québécois [11]. Ces troubles psychiatriques résultent du sentiment d’insatisfaction et de stress nés du manque de contrôle sur les différentes contraintes liées à la satisfaction des attentes personnelles, la satisfaction des besoins des élèves, l’accomplissement des autres tâches liées à l’enseignement, la gestion des relations avec les parents d’élèves, les collègues et la hiérarchie [12-14].

Pour mieux comprendre comment et dans quelles circonstances, les contraintes de travail peuvent mener au stress, de nombreux modèles ont été publiés [15-17].

Le modèle proposé par Karasek [18] semble le plus complet car il prend en compte les conditions de travail et la nature du travail à savoir les demandes environnementales (quantité de travail, exigences intellectuelles) et la latitude de décision (degré de contrôle, autonomie de décision). Il a démontré que les sentiments de la demande et de la latitude de décision peuvent activer des mécanismes physiologiques qui contribuent à la survenue de la dépression. En effet, les mécanismes d’activation physiologique diffèrent selon les dimensions de la demande et la latitude de décision, car travailler dans un emploi stimulant, réalise une boucle de rétroaction positive qui aide l’individu à mieux faire face aux surcharges de travail. En revanche, les formes de travail contraignantes et sources de stress, créent une boucle de rétroaction négative et un défaut de contrôle qui empêchent l’apprentissage, altèrent la confiance et l’estime de soi [19].

La persistance du stress favorise la survenue d’autres comportements comme la sédentarité, la mauvaise nutrition, la pratique de conduites addictives (tabagisme, alcoolisme, toxicomanie) et le manque de sommeil qui sont des facteurs de risque de problèmes psychosociaux et influent sur le vécu socio-familial et professionnel.
Les problèmes psychosociaux peuvent être la conséquence de l’interaction entre le foyer et le travail car générés au travail et transportés dans le foyer ou vice-versa [20]. Ces problèmes psychosociaux génèrent également des troubles somatiques qui dans l’enseignement peuvent être la conséquence par exemple de la fréquence et du niveau d’utilisation de la voix (enrouement, laryngite), des démonstrations effectuées par les enseignants d’éducation physique (troubles musculo-squelettiques) et de l’utilisation de la craie (dermatite de contact) [6].
Les troubles somatiques sont plus fréquents en primaire qu’en collège où on dénombre plus de troubles psychiatriques. Cette différence statistiquement significative peut s’expliquer par les durées de travail et les pressions émanant des parents d’élèves et de la hiérarchie, facteurs également retrouvés dans les études de Kovess-Masfety [6] et Gomis [10]. En effet le cycle primaire, socle de tout système éducatif, se caractérise au Sénégal par des programmes d’initiation contraignants, une importante charge de travail avec un quantum horaire hebdomadaire de 32 heures par enseignant et des contraintes organisationnelles liées aux effectifs pléthoriques et à l’existence de classes à double niveau.
Au niveau du collège où ce quantum est variable entre 15 et 20 heures, les enseignants effectuent des vacations complémentaires au niveau du privé et s’exposent ainsi à l’épuisement professionnel et à la survenue de troubles psychiatriques.

La seconde place occupée par les enseignants ayant au plus 10 ans de service donc jeunes, constitue une situation alarmante qui appelle une analyse des modalités de recrutement et de formation des enseignants au niveau des deux cycles.
Les décisions de reclassement professionnel et d’inaptitude définitive prononcées respectivement dans 76,1 et 4,6 %, montrent la nécessité d’instaurer un service médical du travail au niveau de chaque inspection régionale de l’enseignement dans un but de mener des actions de sensibilisation et de formation sur les problèmes psychosociaux au travail.