Pied d’athlète

Discussion

La prévalence retrouvée dans notre étude est du même ordre que celles observées chez les fermiers d’origine latine de la Caroline du Nord (USA) et les ouvriers d’une cimenterie au Nigéria (31,2 et 33,3 %) [4,5]. Cependant, elle est supérieure à celles de 19,4 % et 14,3 % notées chez des fermiers et travailleurs forestiers en Turquie (19,4 et 14,3 %) mais très inférieure à celle de 72 % décelée chez les travailleurs immigrés des fermes avicoles de la Caroline du Nord (USA) [6,7].

Dans son étude menée à Cagliari (Italie), Pau [8] retrouve 29,7 % de femmes parmi les 232 travailleurs atteints de pied d’athlète contrairement à notre étude où l’atteinte ne concerne que les hommes. L’absence de femmes parmi nos travailleurs atteints, peut s’expliquer par le faible nombre de femmes employées dans ces catégories professionnelles au sein de la SDE et les habitudes bien féminines d’effectuer régulièrement des soins esthétiques des pieds, mains et ongles.

La prédominance des plombiers parmi nos travailleurs souffrant de pied d’athlète, peut s’expliquer par plusieurs facteurs comme le milieu de travail, les conditions de travail, la nature et la durée de port des chaussures de sécurité et les ablutions pour les séances de prières. En effet depuis 2006, la modernisation et l’extension du réseau de distribution de l’eau, entreprises au niveau de la région de Dakar, capitale du Sénégal, ont engendré un accroissement de la charge de travail et des contraintes surtout liées à la nécessité d’éviter une interruption dans la fourniture d’eau aux populations. Le stress, la pénibilité du travail effectué en milieu humide sous un chaud climat tropical, la longue durée du port des chaussures de sécurité en plastique ou cuir souvent serrées empêchant la bonne aération des pieds et les chaussettes souvent sales, favorisent l’apparition du pied d’athlète et des infections. Une étude américaine a clairement démontré que le risque de survenue du pied d’athlète chez des populations vulnérables comme les ouvriers agricoles immigrés, est étroitement lié aux conditions de vie et de travail, à savoir le travail en milieu humide et le port durant de longues périodes, de chaussures inadaptées avec des chaussettes sales [9].

Les cinq prières quotidiennes constituent un des cinq piliers de l’islam et avant chaque séance, les fidèles sont tenus de se purifier le corps par des ablutions. Ces ablutions consistent à se laver les mains, les avant-bras, la face, les oreilles et les pieds le plus souvent dans des espaces communs spécialement aménagés au sein des mosquées où la contamination inter humaine du pied d’athlète peut être favorisée. De même après les prières, les chaussures et chaussettes sont remises alors que les espaces entre les orteils sont encore humides. Dans son étude comparative portant sur les membres de la communauté musulmane et les agents administratifs d’un hôpital de la ville de Durban en Afrique du Sud, Raboobee [10] a montré le rôle primordial joué par les espaces aménagés pour les ablutions et les tapis de prière disposés au sein des mosquées dans la transmission du pied d’athlète. L’étude portant sur le pied d’athlète parmi les athlètes et non athlètes de la région nord de Rio Grande au Brésil, a retrouvé comme facteurs de risque la marche pieds nus au niveau des salles de bains des stades dans les deux groupes et l’hyperhidrose chez les non athlètes [11]. Cependant nous n’avons pas retrouvé de notion d’atopie et dyshidrose plantaire chez nos travailleurs souffrant de pied d’athlète contrairement à Pitché [12] qui retrouve dans son étude cas-témoins, l’intertrigo mycosique comme facteur associé de façon statistiquement significative à la dyshidrose.

Les cas d’onychomycose, ulcère cutané, cloques et cellulite bactérienne notés dans notre étude, peuvent s’expliquer par la banalisation de l’affection et sa chronicité, l’absence de traitements et mesures préventives efficaces et la présence d’affections chroniques comme le diabète. En effet chez le diabétique, le pied d’athlète et l’onychomycose constituent des facteurs de détérioration de la qualité de vie, du fait qu’ils favorisent les infections cutanées secondaires, l’ostéomyélite, l’érysipèle, les douleurs invalidantes et l’impotence fonctionnelle au niveau des membres atteints [13]. Arcury signale le rôle joué par l’exposition aux pesticides dans l’accroissement de l’inflammation cutanée et la détérioration de la qualité de vie chez les fermiers immigrés de la Caroline du Nord (USA) souffrant de pied d’athlète [14].

Les agents fongiques isolés après culture dans notre étude sont selon l’ordre d’importance Trichophyton rubrum, Trichophyton mentagrophytes et Epidermophyton floccosum. Nos résultats sont comparables à ceux retrouvés par Sahin [6] et Celik [15] chez les forestiers et fermiers de la région rurale de Duzce et les ouvriers d’une manufacture textile en Turquie. A l’opposé d’autres études menées chez les nageurs canadiens, les étudiants en médecine et chercheurs japonais montrent une prédominance de T. mentagrophytes avec des taux très élevés [16,17]. L’étude menée chez les ouvriers industriels de l’état de Cross River au Nigéria retrouve selon l’importance Malasseza furfur, Trichophyton soudanese, Trichophyton rubrum et Epidermophyton floccosum [5].

La récidive observée dans le tiers de nos cas, un mois après la fin du traitement antifongique dont l’efficacité est démontrée dans une étude récente [18], peut s’expliquer par la mauvaise application des mesures de prévention préconisées après les bains, les ablutions, le travail en milieu humide, mais aussi l’inobservance thérapeutique qui favorise la survie des spores des champignons au sein des lésions cutanées entre les orteils. Cette situation montre la nécessité d’instaurer de façon régulière des séances de sensibilisation et un suivi médical pour espérer un changement durable des habitudes et diminuer le taux des récidives.