Vieillissement et travail dans la grande distribution alimentaire

Discussion

Sur un mois de recueil, les 26 médecins enquêteurs ont pu compléter plus de 300 questionnaires concernant les seniors dans les hypermarchés et supermarchés. Les conditions de travail, les populations et les contraintes de gestion sont très différentes entre les hypermarchés (magasins de surface supérieure à 2500m²) et les supermarchés (magasins de surface comprise entre 400 et 2500m²). Une rapide analyse synthétisée sur le tableau 3 nous l’a confirmé et c’est la raison pour laquelle nous avons choisi de les étudier séparément. Parmi les seniors, 63 % étaient des femmes dans les hypermarchés et 60 % dans les supermarchés ce qui correspond à la répartition habituelle de la profession (61%) [11].

L’ancienneté cumulée des seniors dans la grande distribution était en moyenne de 19 ans dans les hypermarchés et de 21 ans dans les supermarchés. L’ancienneté cumulée des seniors est plus importante par rapport à l’ensemble des salariés de la profession (9,2 ans), nos critères d’inclusion (salariés âgés de plus de 50 ans et ayant plus de 5 ans d’ancienneté) en sont l’explication la plus plausible [11].

Les seniors (personnel administratif exclu) agents de maîtrise, techniciens et cadres étaient peu nombreux. La population enquêtée était presque exclusivement des employés et ouvriers en hypermarchés (95 % vs 87 % au niveau national) et représentait plus des trois quarts des seniors dans les supermarchés (78 % vs 84 %)[11]. Ce résultat s’explique, dans les hypermarchés, par nos critères d’inclusion qui excluaient les administratifs et, dans les supermarchés, probablement par une polyvalence plus importante du personnel. Bien que cela ne soit pas statistiquement significatif, dans les hypermarchés, les seniors semblaient avoir de meilleures conditions de travail (horaires, repos, soutien) et déclaraient majoritairement malgré tout des pénibilités et des douleurs alors que dans les supermarchés, les seniors décrivaient de moins bonnes conditions de travail et déclaraient moins souvent des pénibilités et des douleurs. La pénibilité nerveuse était toutefois significativement rapportée de manière plus fréquente dans les hypermarchés. Ce constat conforte celui effectué par les médecins du travail dans leur activité quotidienne auprès de la grande distribution.

Les hypermarchés affichaient des horaires d’ouverture qui empiétaient sur les horaires réglementaires de nuit : fermeture à 21h30 ou à 22 heures. Ceci explique pourquoi -à notre surprise- 54 % des seniors déclaraient être concernés par le travail de nuit. Ce qui est moins vrai dans les supermarchés où le travail de nuit ne concernait que 14 % des seniors.

Le temps de travail partiel des seniors dans les magasins enquêtés concernait 21 % alors que 33 % des salariés de la branche sont concernés [11]. Les motifs du travail à temps partiel étaient la convenance personnelle ou des raisons de santé pour les 3/4 des seniors concernés par ce type d’horaire.

La journée de travail des seniors ne comportait que très rarement des coupures de plus de 2 heures en hypermarchés alors que dans les supermarchés, elles concernaient le quart des seniors. Cette différence s’explique peut être par l’organisation du travail. Par ailleurs, nos résultats ne mettent pas en évidence une proximité plus grande du lieu d’habitation pour les seniors travaillant en supermarchés (voir tableau 3 : temps de trajet long et pénible 24 % vs 13%). La négociation des horaires de travail, soit avec la hiérarchie, soit avec les collègues, possible pour près des ¾ des seniors était un facteur favorable au maintien dans l’emploi jusqu’à l’âge de la retraite, ce qui ressortait de l’analyse univariée. Mais l’analyse multivariée montre que le paramètre prédominant reste le temps de travail global. Les seniors travaillant à temps partiel pensaient plus souvent pouvoir rester au travail dans les supermarchés.

Les 2/3 des seniors considéraient leur travail physiquement et nerveusement dur ou très dur et plus de la moitié se déclarait être fatiguée. Cette constatation va dans le même sens que celle de l’étude des auteurs belges [10].

Les seniors des supermarchés déclaraient, dans des proportions comparables (78 %) et pour des localisations identiques à celles des seniors des hypermarchés, souffrir de douleurs au moment de l’enquête. Ce qui signifie que, bien qu’ils soient toujours au travail, ce maintien de l’activité n’est pas sans conséquence sur leur santé. Plus des ¾ des seniors déclaraient souffrir de douleurs à une ou plusieurs localisations : le dos était le plus souvent cité, suivi des membres supérieurs et du cou ce qui est cohérent avec les études sur les hôtesses de caisse [1,2,4,5,6].

Le soutien de la hiérarchie dans les hypermarchés et le sentiment que la qualité du travail est reconnue dans les supermarchés sont deux facteurs, mis en évidence dans la régression logistique, qui favorisent le maintien dans l’emploi [12].