Les accidents avec exposition au sang (AES) au CHNU de Fann de Dakar (Sénégal)

Discussion

Le taux de participation de 53,3 % observé dans notre étude, s’explique par la conjonction de plusieurs facteurs que sont les congés annuels, le personnel en repos, le roulement et la récupération, les absences pour maladie, mission ou formation et le refus de participation de certains travailleurs.

Dans nos pays, la gestion défectueuse des déchets biomédicaux, l’endémicité de nombreuses maladies transmissibles et les conditions de travail déplorables, constituent autant de facteurs de risque de contamination lors des activités professionnelles de soins. En effet les politiques d’austérité qui y sont en vigueur, ont entraîné un arrêt du recrutement des personnels de soins et de l’équipement des structures sanitaires. A titre d’exemple, on note au Sénégal une insuffisance du plateau technique médical et de la couverture en personnel de soins avec un médecin pour 17 000 habitants (norme OMS un médecin pour 5 000 à 10 000 habitants) et un infirmier pour 8 700 habitants (norme OMS un infirmier pour 300 habitants) [4].

Le taux de 23,3 % d’AES retrouvé dans notre étude, est proche de celui de 30 % noté par Meunier [5] chez les étudiants en médecine de DCEM 3 et 4 de la faculté de médecine de Strasbourg en France. Cependant il est inférieur aux taux de 60 et 64 % respectivement retrouvés chez les soignants des trois CHU d’Abidjan en Côte d’Ivoire et de trois établissements de soins au Maroc [6,7].

La prédominance féminine et la jeunesse de notre population de victimes sont également constatées au niveau de l’observatoire ACMS des AES en France par Fabin et col.[8] qui notent cependant une ancienneté dans le travail plus courte de moins de 2 ans.

Les services les plus concernés par les AES sont les services des maladies infectieuses et de chirurgie cardio-thoracique. En effet, le premier service gère les pathologies transmissibles qui sont nos priorités actuelles de santé publique alors qu’au niveau du second, unique dans notre sous-région, on pratique de nombreux gestes invasifs dans un environnement de travail surchargé avec l’afflux de nombreux patients nationaux et étrangers.

La nette prévalence du personnel infirmier retrouvée dans notre série est en accord avec la majorité des travaux dans la littérature [9,10,11,12]. Il s’agit d’une population hospitalière soumise à une charge de travail élevée et effectuant des gestes de soins à haut risque comme les prélèvements veineux, injections intraveineuses et musculaires, sutures et pansements de plaies. La seconde place occupée par le personnel d’entretien avec 20,9 %, s’explique dans notre contexte par la gestion défectueuse des déchets biomédicaux et les manquements dans la fourniture en matériaux sécurisés et équipements de protection individuelle.

Sur le plan des produits incriminés, Laraqui [13] retrouve après le sang, le linge souillé et les déchets biomédicaux ; dans notre étude, le linge souillé occupe la troisième position.

Malgré son caractère obligatoire pour le personnel de soins, le taux de vaccination contre l’hépatite B de 12,5 % noté chez nos victimes d’AES, est de loin inférieur au taux de 30,2 % constaté au Maroc [7], au taux de 40,5 % retrouvé par Zabsonre [14] au Burkina Faso et au taux de 51,1 % noté par Ehui [14] en Côte d’Ivoire, alors que les taux dans les pays industrialisés oscillent entre 87 et 98,3 % [16,17]. Cette situation, source d’inquiétude dans nos pays où l’hépatite B est endémique, doit inciter au respect des recommandations préconisées et à des campagnes de vaccination destinées au personnel des établissements de soins.   Le travail pénible et source de stress noté dans notre étude, a un impact certain sur la survenue des AES car le travailleur fatigué et stressé de surcroît aura tendance à oublier les précautions universelles indispensables à la prévention des AES lors des activités de soins.   Le profil épidémiologique des AES rapportés dans notre étude est identique à celui décrit en Côte d’Ivoire, car dominé par les piqûres et les projections oculaires [15]. La principale cause de survenue des AES est le recapuchonnage, qui malgré sa proscription, constitue une pratique courante dans nos structures sanitaires du fait du manque des équipements de protection individuelle, vacutainers et conteneurs à aiguilles et objets tranchants. Il est démontré que le port de gants diminue l’inoculum par effet d’essuyage en cas d’accident percutané avec une aiguille de suture et la fréquence de l’exposition cutanéo-muqueuse. En effet avant d’exiger du personnel des établissements de soins des pratiques protectrices, il est du devoir de l’employeur de mettre à sa disposition, du matériel de protection en quantité suffisante, de promouvoir l’utilisation d’instruments plus sûrs, de le former à leur utilisation et de le sensibiliser en permanence sur les actes et gestes à risques. La participation d’une tierce personne dans la survenue de l’accident, constitue un facteur de gravité car le réflexe de freination lors du traumatisme est amoindri.

Sur le plan thérapeutique post-exposition, il est heureux de constater que les soins d’urgence ont été effectués chez la majorité des victimes et la chimiothérapie prescrite chez la moitié. Cependant cette situation ne doit pas occulter le taux de 41,8 % lié à la méconnaissance du statut sérologique du patient source d’autant que 66,6 % des AES sont survenus au service des maladies infectieuses où sont prises en charge des pathologies transmissibles comme le VIH. Tarantola [18] montrait dans son étude multicentrique menée en Afrique de l’Ouest que près de 73,4 % des patients source avaient un statut sérologique VIH inconnu au moment de l’accident.

La sous-déclaration des AES constatée dans notre étude, peut s’expliquer par la négligence des victimes, l’ignorance des modalités, la sous-estimation des risques et le caractère contraignant de la procédure lié au suivi sérologique et à l’éventuelle chimioprophylaxie.

Au vu des réponses sur les connaissances, attitudes et pratiques en matière d’AES, il nous parait important d’initier des séances permanentes de sensibilisation et de formation du personnel des établissements de soins afin d’améliorer leur savoir sur les agents infectieux responsables, les différentes étapes de gestion des déchets biomédicaux (tri, collecte, transport et élimination) et la conduite pratique en cas d’AES. Le GERES recommande de ne pas faire saigner à cause de l’accroissement du risque de passage d’un éventuel pathogène dans la circulation générale [19].