Le rôle du service de santé au travail dans le retour et le maintien dans l’emploi de salariés ayant eu une affection cancéreuse. Enquête préliminaire

Discussion

Les salariés ayant eu une affection cancéreuse ont été inclus dans notre étude, pour l’immense majorité, en faisant appel à la mémoire des médecins du travail enquêteurs. Plusieurs éléments l’illustrent : le nombre de cas par année va croissant de 2004 à 2010 (on se souvient mieux des cas récents), la taille des entreprises où ils travaillaient est très supérieure à la moyenne des entreprises adhérentes à l’ACMS (présence d’infirmières, plus grande fréquence des contacts du médecin avec l’entreprise).

Nous avons comparé nos résultats avec ceux de l’enquête SMTOIF/Institut Curie [2] qui portait essentiellement sur des services autonomes surveillant des effectifs de plus de 200 salariés (79 %) et avec ceux de l’étude DREES [1] qui concernait les actifs des trois régimes d’assurance maladie.
Nous observons une répartition des catégories socioprofessionnelles très différente dans les trois études. En effet, notre population pourrait être qualifiée d’intermédiaire entre celle de la SMTOIF/Institut Curie (grandes entreprises de l’ouest parisien employant une forte proportion de cadres) et celle de la DREES (échantillon représentatif des actifs en population générale). Nous retrouvons dans notre échantillon 29,1 % de cadres versus 51,0 % et 13,6 %.

L’âge moyen au moment du diagnostic est plus jeune dans notre échantillon (45,7 ans versus 49,6 ans et 47 ans) et la proportion des cancers du sein est plus élevée (43 % versus 36 % et 41 %).

La localisation des cancers est assez proche de celle de l’enquête SMTOIF / Institut Curie. Le cancer de la prostate est un peu moins représenté dans notre échantillon tout comme dans l’échantillon de l’étude DREES. Notre population d’étude était plus jeune que celle de l’enquête SMTOIF/Institut Curie. Il est aussi possible que les salariés de leur population aient bénéficié d’un dépistage biologique plus systématique et plus précoce.

La proportion de cancers suspectés d’origine professionnelle paraît minime (2%) au regard des estimations de la littérature qui vont de 4 à 10% dans le cadre d’estimations françaises [5,6]. Les modalités du recueil de données sur dossiers parfois anciens et l’appel à la mémoire pour le recrutement ne permettaient pas d’avoir toutes les informations pour étayer une origine professionnelle possible. Par ailleurs, l’âge moyen était de 45,7 ans au moment du diagnostic et on sait que les cancers professionnels apparaissent souvent à la retraite du fait de délais de latence importants (plusieurs dizaines d’années) entre la première exposition et le diagnostic [7].

La tolérance des traitements est le paramètre le plus sujet à caution car il relevait strictement de l’estimation des médecins sur dossiers. Dans l’enquête prospective, cette donnée sera renseignée directement auprès du salarié, au moment de sa reprise.

Depuis quelques années, les visites de pré-reprise sont en augmentation sensible, ce qui se vérifie dans notre étude où un tiers des salariés en avait bénéficié. L’intérêt des visites de pré-reprise dans le maintien dans l’emploi est de plus en plus connu par les oncologues, les médecins conseils de la sécurité sociale et les associations de malades [8].

Une fois sur trois, la dernière décision d’aptitude était assortie d’un aménagement de poste demandé par le médecin du travail. Dans plus d’un cas sur deux, l’affection cancéreuse n’a apparemment pas eu d’effet sur la décision d’aptitude à long terme. Parmi les multiples raisons de ce maintien d’aptitude, on peut supposer que les caractéristiques du poste étaient compatibles avec la reprise du travail, ou que des aménagements avaient pu être apportés au long du parcours de reprise, ou encore que l’ancienneté de l’affection n’avait plus d’influence sur l’avis d’aptitude. Parmi les salariés ’éligibles’ à la reprise du travail, moins de un sur dix a été déclaré en inaptitude totale permanente à son poste, ce qui va à l’encontre des croyances pessimistes des salariés et de leurs employeurs mises en évidence au Royaume-Uni [9].

Les différences constatées dans les tris croisés entre les hommes et les femmes peuvent en grande partie s’expliquer par les spécificités du cancer du sein. C’est la première localisation de cancer chez les femmes en activité et le traitement est particulièrement lourd et long. Si le pronostic vital parait moins souvent engagé, les arrêts de travail sont plus longs, les alternances reprises / arrêts et le recours au temps partiel thérapeutique sont plus fréquents. Dans notre étude, nous n’avons pas retrouvé de lien entre la catégorie socioprofessionnelle et le cancer du sein. Mais malgré la prédominance observée du cancer du sein chez les femmes, notre puissance statistique est faible.

Les composantes du poste avant l’affection cancéreuse et au moment de l’étude sont statistiquement différentes : charge physique importante, charge mentale et déplacements dans le cadre professionnel diminuent de 10 %. Les caractéristiques de notre enquête (transversale rétrospective) ne permettent pas de distinguer ce qui, de l’affection cancéreuse ou de l’avancée en âge, est à l’origine de ces modifications. De même, il n’est pas possible de savoir si la disparition de la composante d’encadrement (11,4%) est liée à une mesure de protection du salarié, à un déclassement ou à une cessation d’activité.

La présente étude transversale, essentiellement réalisée à partir des dossiers médicaux du travail, le plus souvent sans entretien direct avec le salarié, montre ses limites. Sur le thème de la reprise de l’activité et du maintien dans l’emploi des salariés ayant eu une affection cancéreuse, une étude longitudinale est donc nécessaire.