A propos des troubles du goût post-traumatiques

Introduction

La gustation constitue probablement avec l’olfaction l’une des plus anciennes sensibilités des êtres vivants. La perte du goût est considérée comme un « handicap invisible », qui frappe l’individu de manière importante en terme de qualité de vie sans être perçu à l’extérieur. D’une manière inopportune, le sens du goût, qui apparaît anatomiquement très complexe et encore incomplètement élucidé, est considéré comme « mineur » par rapport aux autres.
Cicéron soutenait que « non sequitur ut, cui cor sapiat, non sapiat palatus » (celui qui a le cœur sage, a aussi le palais sage). [1]
Les perturbations du goût sont considérées aujourd’hui comme des dysfonctionnements d’intérêt secondaire. Peut-être faut-il en imputer la raison aux philosophes qui, comme Kant, établirent une hiérarchie des sens et reléguèrent goût et olfaction au rang des sens animaux, primitifs, moins nobles que la vue et l’ouïe, qui caractérisent l’homme raffiné [2,3]
Les désordres du goût, seuls ou en association avec la dysosmie, sont des symptômes particulièrement invalidants en raison des profondes répercussions sur la vie personnelle et relationnelle du sujet atteint. Ils peuvent avoir de graves conséquences inhérentes à l’incapacité à reconnaître d’éventuelles substances nuisibles. Cela entraîne également des modifications progressives des attitudes alimentaires avec possible apparition ou aggravation de problèmes nutritionnels. Signalons enfin l’augmentation du stress et l’éventualité d’anorexie et de dépression.
Dans le domaine professionnel, une altération de ce type pour un cuisinier, un sommelier ou un dégustateur d’huile d’olive induit une incapacité et une inaptitude au travail très préjudiciables sur les plans économique et personnel.

Les pathologies du goût ont beaucoup de causes : parodontopathies, prothèses et amalgames dentaires, mauvaise hygiène dentaire, syndrome de Sjögren, mycoses, tabagisme, alcoolisme, infections virales ORL, diabète par neuropathie, effets médicamenteux, hypothyroïdie, tumeur des nerfs de la gustation, radiothérapie et chimiothérapie, épilepsie, troubles psychiques, dépression, dysautonomie familiale, vieillissement, grossesse ou ménopause, carences en vitamines ou oligoéléments, etc.[4]

L’objet de cet article portera sur les dysgueusies post-traumatiques.
La première description d’un cas d’anosmie et d’agueusie après un traumatisme crânien est rapportée en 1870 par Ogle. Le plus ancien cas d’agueusie post-traumatique « pure » est notifié en 1876 par Ferrier.[5]

Les études modernes suggèrent que l’agueusie est présente dans environ 0,5% de tous les traumatismes crâniens (Costanzo et Becker, 1986 ; Costanzo et D. Zasler, 1991 ; Deems et col, 1991 ; Leigh, 1943). Toutefois,elle peut être plus fréquente lorsqu’il existe une perte concomitante de la fonction olfactive (5-7%) (Leigh, 1943, Sumner, 1967, Mifka, 1965). Chez Deems et coll. (1991), 132 cas de traumatisme crânien ont été évalués avec 46 cas de dysgueusies répertoriés [6,7,8,9,10,11,12]. Dans la plupart des situations, une atténuation de la symptomatologie est signalée dans le temps. Aucune relation entre la gravité des lésions à la tête, et l’apparition ou la durée de la perte du goût n’est rapportée jusqu’à présent (Sumner, 1967). Bien que la bibliographie ne mentionne qu’un faible pourcentage de cas, la demande de reconnaissance de la symptomatologie est au demeurant non négligeable.
Les méthodes objectives non encore entièrement codifiées, sont coûteuses, concentrées dans peu d’universités et nécessitent du personnel particulièrement qualifié.
La démonstration du rapport de causalité ne semble pas toujours facile.[13,14]