A propos des troubles du goût post-traumatiques

Rappels d’anatomo-pathologie

Le goût est une sensation d’origine chimique, perçue grâce à des récepteurs spécifiques stimulés de manière sélective par des molécules ou des ions en contact avec eux. Ces récepteurs sont localisés au niveau des bourgeons du goût ou calicules, qui ont une durée de vie brève, de 10 à 12 jours et qui contiennent chacun de 50 à 100 cellules porteuses de récepteurs spécifiques, réparties en cellules de soutien, réceptrices et basales. Le pôle apical des bourgeons est en communication avec la cavité buccale.[5,16]
Les bourgeons sont présents essentiellement au niveau de la face dorsale de la langue, sur le voile du palais, la face interne des joues, le pharynx, l’épiglotte et le tiers supérieur de l’œsophage. La majorité de ces bourgeons siège dans les papilles fungiformes, foliées et caliciformes de la langue ; les papilles filiformes, les plus nombreuses n’en contiennent pas. Au niveau cellulaire, le système de transmission de la sensation implique probablement des canaux ioniques potassiques.
Le goût est une sensation complexe qui inclut l’olfaction rétronasale, la sensibilité somesthésique (thermique, tactile, kinesthésique et proprioceptive), ainsi que la sensibilité trigéminale chimique.
L’olfaction est ainsi toujours associée physiologiquement au goût et l’analyse personnelle ne réussit pas à dissocier ces deux sensations.
Quand un récepteur est stimulé par une de ces substances, il envoie au cerveau des influx nerveux dont la fréquence et la répétition caractérisent l’intensité du goût et ses particularités. [17,18]

Les nerfs moteurs de la langue

  • Le nerf glosso-pharyngien ou nerf crânien IX, qui transmet les informations gustatives et somesthésiques du tiers postérieur (base) de la langue, innerve le muscle stylo-glosse.
  • Le nerf hypoglosse, ou nerf crânien XII, innerve tous les autres muscles de la langue.

Les nerfs sensitifs de la langue

  • Le nerf laryngé supérieur (qui provient du nerf vague X) innerve l’extrémité postérieure de la langue et l’épiglotte et transmet les sensibilités provenant de la gorge et de l’épiglotte.
  • Le nerf lingual (qui provient du nerf mandibulaire V3) innerve les 2/3 antérieurs de la langue et transmet la sensibilité et la température provenant des bourgeons gustatifs localisés sur les deux tiers antérieurs de la langue et du palais.

Les nerfs sensoriels (goût)

  • Le nerf glosso-pharyngien (nerf crânien IX) innerve le tiers postérieur de la langue.
  • La corde du tympan (qui provient du nerf facial VII) innerve toute la portion moyenne et antérieure et ses fibres sont véhiculées par le nerf lingual. En moins de 150 millisecondes, les premières informations d’une stimulation gustative arrivent au cortex cérébral. Leurs signaux se rejoignent ensuite dans le bulbe rachidien. Le message prend ensuite deux voies distinctes pour aller soit vers le thalamus, soit vers l’hypothalamus.
  • Le thalamus reçoit les informations sensorielles, le message gustatif se conjugue avec les sensations de l’odorat et du toucher de la langue et les renvoie au cortex, siège de la reconnaissance du goût.
  • L’hypothalamus récolte les émotions et abrite l’hippocampe, gardien des images et des sensations mémorisées. Il permet de se souvenir d’une émotion suscitée par un aliment. Ainsi notre cerveau forme une image multi-sensorielle de l’aliment dégusté, c’est-à-dire la représentation consciente de celui-ci. A cette image, s’ajoutent des messages hédoniques (le plaisir ou le dégoût) et sémantiques (les mots pour décrire l’aliment). Ces images sont différentes pour chacun d’entre nous car elles sont basées sur notre mémoire. Ces différences interindividuelles s’expliquent par des différences génétiques, culturelles et des habitudes alimentaires.

Etiopathogenèse post-traumatique : les mécanismes expliquant les dysgueusies post-traumatiques

Les mécanismes qui expliquent une dysgueusie post-traumatique, sont essentiellement au nombre de trois :

  1. modalité de réception : la stimulation ne peut rejoindre le récepteur à cause d’une d’atteinte directe (par exemple à la langue et à son épithélium) ou d’une lésion des glandes salivaires ;
  2. modalité de transmission : lésion au niveau des organes des sens périphériques ou lésion des nerfs périphériques ou au niveau du S.N.C. ;
  3. modalité mixte.

Atteinte des récepteurs

Les mécanismes pathogéniques potentiellement associés aux désordres du goût sont nombreux [19] :

Les lésions traumatiques peuvent être la conséquence d’atteintes de nature :

  • chimique,
  • thermique,
  • mécanique.
  • Des lésions de nature chimique sont dues à une utilisation inappropriée de produits chimiques toxiques ou caustiques qui entraînent des réactions de la part de la muqueuse.
  • Les lésions thermiques sont souvent peu étendues. Naturellement, leur importance est étroitement corrélée au temps d’exposition à l’agent traumatique.
  • Les lésions de nature physico-mécanique sont parmi les plus fréquentes. Les lésions à la langue peuvent se constituer lors d’un traumatisme crânien avec fractures mandibulaires ou maxillaires, traumatismes dentaires, auto-morsure de la langue, pénétration de corps étrangers, traumatismes indirects. Cela entraîne un saignement important ainsi qu’une perte de tissu plus ou moins conséquente. La régénération épithéliale et la disparition de l’œdème améliorent généralement les dysfonctions gustatives. Néanmoins, des lésions de la langue (une atrophie locale des papilles gustatives) ou de certains territoires linguaux peuvent engendrer des dysgueusies permanentes par atteinte des nerfs périphériques. [2]
  • L’atteinte des glandes salivaires : la salive est l’agent solubilisant des saveurs, ce qui leur permet d’avoir un meilleur contact avec les papilles gustatives. Une modification prolongée de l’environnement local (comme la salivation) est une cause fréquente de la modification des récepteurs.

Atteintes des voies de transmission

Le nerf facial

Les lésions nerveuses périphériques étant généralement unilatérales, entraînent des dysgueusies homolatérales, ce qui n’est pas perçu comme un problème majeur par les patients. C’est pourquoi la réparation ou la décompression chirurgicale d’une lésion nerveuse isolée est très rarement indiquée.
Du fait de la multiplicité des voies empruntées par les fibres gustatives, les lésions des nerfs crâniens n’intéressent le plus souvent qu’un territoire limité de la cavité buccale et peuvent facilement passer inaperçues.

Les atteintes du tronc du nerf facial

Le tronc du nerf facial se situe entre le noyau du faisceau solitaire et l’émergence de la corde du tympan.
Les lésions du tronc du nerf facial engendrent :

  • une hypogueusie ou agueusie homolatérale des 2/3 antérieurs de la langue ainsi qu’un déficit sécrétoire des glandes sub-linguales et sous mandibulaires lorsque la lésion se trouve entre l’origine de la corde du tympan et le ganglion géniculé ;
  • une hypogueusie ou agueusie du voile du palais accompagnée d’une hyposécrétion lacrymale lorsque la lésion est située entre le ganglion géniculé et le tronc cérébral.

Quelle que soit la localisation de la lésion, elle s’accompagne d’un déficit moteur des muscles faciaux. C’est pourquoi la majorité des paralysies faciales périphériques s’accompagne de troubles du goût.

Les lésions de la corde du tympan
Elles sont responsables de troubles du goût des 2/3 antérieurs de l’hémilangue homolatérale et d’un déficit sécrétoire des glandes salivaires sous-mandibulaires.

Une agueusie ou une hypogueusie due à une lésion de la corde du tympan passe souvent inaperçue car les autres territoires innervés prennent le relais, notamment par l’abolition de l’inhibition physiologique du nerf crânien IX exercée par la corde du tympan homolatérale.

Comme la corde du tympan passe à travers l’oreille moyenne, les virus y transitent facilement par la trompe d’Eustache. Ainsi, il n’est pas rare que des troubles du goût soient associés à des infections respiratoires ou à des infections otologiques.

Les lésions du nerf lingual
Les troubles du goût suite à une lésion du nerf lingual sont classiquement associés à un déficit somesthésique extéroceptif des deux tiers antérieurs de la langue. Lorsque la lésion se situe dans le trajet latéro-pelvi-buccal ou interptérygoidien du nerf lingual, un déficit sécrétoire des glandes salivaires sous-mandibulaires apparaît également.

Les lésions du nerf glosso-pharyngien
Une telle lésion entraîne une agueusie du tiers postérieur de la langue.

Les lésions associées du IX et du X Les troubles du goût suite aux lésions du IX et X sont classiquement associés à un déficit moteur vélo pharyngé (IX-X), un déficit somesthésique extéroceptif basilingual (IX) et /ou pharyngé (IX-X), et un déficit sécrétoire des glandes parotidolabiales (IX intracrânien).

Les lésions cérébrales : contusions et hémorragies
Une dysgueusie bilatérale est due à des lésions des lobes temporaux ou frontaux, fréquemment touchés lors des traumatismes crâniens. Par contre, une agueusie associée à une anosmie post traumatique serait due à une lésion du noyau ventro-postéro-médian du thalamus. Dans la plupart des cas, il n’existe pas de traitement spécifique de la dysgueusie post-traumatique. Cependant, la récupération spontanée des troubles gustatifs semble être plus fréquente que celle des troubles olfactifs. Les différentes sensibilités gustatives ne sont pas affectées de la même manière (la sensation amère serait la plus vulnérable) et elles ne récupèrent pas toutes au même moment. Les mécanismes de ces récupérations restent mal connus, mais les hypothèses incluent : la disparition de l’œdème lingual, la restauration d’une sécrétion salivaire normale, la résolution de la contusion cérébrale ou des lésions nerveuses des fibres du goût.

Les lésions du système nerveux central

  • Les lésions thalamiques et corticales
    Alors que les lésions du thalamus ventro-postéro-médian et/ou de ses connexions protubérantielles ou néocorticales peuvent être responsables de troubles du goût, les lésions des voies gustatives hypothalamolimbiques se manifestent par des troubles de la régulation alimentaire.
    Les lésions thalamiques sont rarement d’origine traumatique.
  • Les lésions bulbo-protubérantielles
    Les lésions vasculaires du tronc cérébral post-traumatiques peuvent être responsables de troubles du goût mais elles sont rares. Les lésions corticales hémorragiques dans le mésencéphale (Johnson, 1996 ; Rousseaux et col., 1996), et dans le pont de l’encéphale de Varolio (Kojima et Hirano, 1999 ; Rousseaux et col.,1996 ; Sunada et col..,1995) peuvent conduire à l’hémiagueusie.