Grande distribution : des travailleurs bradés

M. De Troyer HesaMag#06, le magazine de l’institut syndical européen, 2012, 2e semestre, pp.12-45
Un dossier spécial est consacré aux travailleurs de la grande distribution. La situation présentée est alarmante.
Les travailleurs (essentiellement des femmes) subissent de multiples contraintes : horaires irréguliers ou décalés, horaires coupés, flexibilité horaire sans limites, plannings établis seulement 8 à 10 jours à l’avance, pressions pour travailler le dimanche, ce qui complique l’articulation vie professionnelle-vie familiale.
S’y ajoute un travail peu varié, sans autonomie de décision quant à la manière de réaliser les tâches et sans reconnaissance.
Les contraintes physiques sont importantes : manutention manuelle (une caissière à mi-temps manipule 7 tonnes de marchandises par semaine), gestes répétitifs et cadences élevées générant des troubles musculosquelettiques, station debout prolongée, postures contraignantes en lien avec l’architecture, l’aménagement des lieux ou le mobilier, déplacements à pied, exposition au froid, aux nuisances sonores en magasin.
Malgré des changements réels réalisés ces dernières années (nouveaux équipements pour faciliter le transport des marchandises à l’intérieur des magasins, conception de nouveaux mobiliers, ensachage réalisé par le client), ou la multiplication de la polyvalence pour éviter la répétitivité, la monotonie et les pathologies périarticulaires, la situation ne s’est guère améliorée en raison d’une détérioration de l’organisation du travail.
Les contraintes mentales et les atteintes psychiques au travail concernent l’ensemble des catégories de travailleurs de la grande distribution : pression des objectifs à remplir, intégration rapide des nouveaux concepts de vente et de marketing, amabilité envers le client malgré l’agressivité et le manque de considération, attention soutenue pour éviter les erreurs de caisse, etc..
Tout ceci entraîne une flambée des risques psychosociaux.
Cette situation pourrait "dans les prochaines années pousser un nombre non négligeable de travailleurs vers la sortie prématurée du marché de l’emploi".
Une question se pose aux employeurs : "Promouvoir le bien-être des salariés a un coût pour l’entreprise, mais peut-il aussi engendrer des bénéfices, économiques ou autres ?" Dans les établissements qui ont accepté de répondre aux questions des chercheurs, il apparaît que "la qualité du soutien fourni par le supérieur hiérarchique direct permet de réduire le stress et d’augmenter le plaisir au travail .....et que les clients sont plus satisfaits dans les magasins où le personnel jouit de meilleures conditions physiques de travail..... De même plus les magasins recourent à la polyvalence, plus les salariés bénéficient de contrôle sur leur travail et de soutien social et se disent en bonne santé psychologique et physique".
Les contrats à durée déterminée sont loin de résoudre les problèmes. En effet, les jeunes qui occupent souvent ces emplois précaires, sont plus orientés vers la nécessité de conserver un emploi que de préserver leur santé.
L’évolution depuis plusieurs années qui consiste à régulariser et rationaliser les flux dans le cadre de l’organisation des approvisionnements et des ventes pour répondre aux exigences du just in time implique le recours à une logistique plus flexible qui induit des heures de travail plus larges (certains centres de distribution sont ouverts presque en permanence).
Au niveau européen, "les relations de travail dans les grandes chaînes de distribution peuvent être qualifiées de tendues même si les relations bilatérales entre le mouvement syndical et les directions des entreprises se sont améliorées au fil des années".
(publié le 14 janvier 2013)