La régulation de l’emploi dans les hypermarchés français. Stratégies de mobilisation de la main d’oeuvre et rapports à l’activité aux caisses

M. Waelli, P. Fache Travail et Emploi, 2013, n°136, pp.35-47. Bibliographie
"Les régimes de mobilisation de la main d’œuvre dans la grande distribution ont longtemps reposé sur la promotion interne et sur la fragmentation du marché de l’emploi". Des travaux récents ont souligné le déclin de la logique méritocratique. Or, les distributeurs emploient un nombre croissant d’étudiants en caisse qui pèsent dans les collectifs de travail malgré un faible degré de dépendance à l’emploi.
L’étude présentée dans cet article part du principe qu’il existe "une érosion des ressorts de la régulation de l’emploi par la précarisation des contrats".
L’enquête a reposé sur trois canaux d’informations : une observation participative dans la durée (par un enquêteur identifié par les managers comme un stagiaire et par les collègues comme un étudiant de thèse réalisant une enquête sur les conditions de travail), des entretiens approfondis (réalisés par ce même enquêteur qui a réussi à gagner la confiance des salariés et a proposé des entretiens hors du lieu de travail) et une analyse de données quantitatives de seconde main (données collectées par exemple, dans les bilans sociaux de l’entreprise).
Même la dénomination des "caissiers" en "hôtes de caisse" ou l’introduction de la technologie aux caisses (scanner particulièrement) n’ont pas suffi à mobiliser les salariés autour du contenu du travail qui reste un symbole de pénibilité et de précarité. 85% des salariés considèrent leur travail fatigant physiquement, ce qui favorise le recours plus important au temps partiel. Même si certains apprécient ce temps partiel (étudiants ou mères au foyer souhaitant une activité extérieure), on aurait pu penser que certains aspireraient à un statut plus stable mais les propositions des directions dans ce sens n’ont rencontré une adhésion que de 10 à 15% des effectifs à temps partiel. Il semble que les conditions de l’activité de travail et l’articulation avec le hors-travail, soient au moins au même titre que la durée contractuelle de travail, sources de tension pour les salariés.
Si entre 2001 et 2006, il a été facile de mobiliser la main d’œuvre, la progression du niveau de scolarisation des jeunes recrues depuis une vingtaine d’année a poussé celles-ci à développer de nouvelles ambitions professionnelles et elles portent de ce fait un regard plus critique sur la profession.
Il serait vain de penser que le sous-emploi de la caissière est souhaité par elle-même pour répondre aux préoccupations de sa vie familiale. En témoignent une augmentation importante des pratiques de résistance passive (absences, retards) et actives (vol, casse...) et du turn-over, ce qui oblige les dirigeants à proposer des mesures compensatoires : accompagnement des aspirations des employés à se réaliser hors du lieu de travail, en adaptant leurs horaires à leurs besoins et en facilitant les échanges à l’intérieur du collectif .
Les compensations étant rarement à la hauteur des besoins réels, il apparaît souvent des désinvestissements des autres sphères de vie. Les étudiants ne vont plus en cours, les sportifs n’assurent plus leur entraînement et "les caissiers cherchent alors à concilier durablement et plus harmonieusement le statut de leur emploi, le contenu de leur activité et les revenus de leur travail".
Même si l’attractivité de l’intégration par le statut tend à décliner, au profit d’un intérêt croissant pour la nature même des activités de travail, persiste une ambivalence qui s’exprime par un facteur majeur d’insatisfaction et de résistance au travail.
Dans l’ensemble, les étudiants forment en caisse une population aux attentes et aux besoins homogènes : ils escomptent un bénéfice ponctuel alors que leur avenir professionnel se situe ailleurs. Cependant, quelques rares étudiants en fin de cursus universitaire tentent de négocier une promotion au sein du magasin par peur d’affronter une autre sphère professionnelle ; ils sont généralement rapidement remis dans le droit chemin par les managers. Les caissières peu qualifiées sont tiraillées entre une aspiration au changement et un besoin de stabilité. Les moins jeunes trouvent refuge dans des niches où elles bénéficient d’un peu plus de reconnaissance (postes de facturation, d’accueil, de caisse centrale). Enfin les "reines" , les plus anciennes caissières "se perçoivent elles mêmes comme les vestiges d’un temps révolu". Elles sont généralement très attachées à leur statut non pour la sécurité qu’il confère mais parce qu’il symbolise leur émancipation.
(publié le 6 mai 2014)