L’avenir au travail n’est pas celui qu’on croit

J-F. Dortier Sciences Humaines, 2016, n°286, pp. 32-36

L’organisation du travail a beaucoup changé entre télétravail, robotisation, précarisation, uberisation.
Le statut salariat était jusqu’à présent fondé sur un échange " travail contre salaire" qui est aussi un échange entre "subordination" et "protection". Mais certains analystes voient la fin de ce système et une entrée dans une nouvelle ère de l’emploi avec une kyrielle de petits entrepreneurs indépendants qui se vendraient à la tâche. Les moyens modernes permettent cette "révolution" et nombreux sont les jeunes à aspirer à travailler pour leur propre compte. Internet pourrait devenir une immense bourse du travail où chacun proposerait ses services en fonction de l’offre et de la demande. Ne voit-on pas déjà la multiplication des plates-formes Uber ?

Utopie selon d’autres !
Contrairement aux idées reçues, le salariat n’est pas en déclin. Le nombre d’indépendants a beaucoup diminué depuis les années 1970 avec la disparition de très nombreuses exploitations agricoles et du petit commerce, effectifs qui sont venus grossir les emplois salariés du commerce (avec l’essor des grandes surfaces), mais aussi les secteurs de la santé, du social et les emplois administratifs.
Le travail précaire n’explose pas.
Malgré le statut d’auto-entrepreneur qui a fait beaucoup d’émules, on constate qu’en 2016, 4 auto-entrepreneurs sur 10 n’ont eu aucune activité et seul un sur deux en fait son activité principale. Le salariat représente aujourd’hui 8 à 9 actifs sur 10.
Le nombre des emplois précaires a connu une forte croissance entre 1980 et 2000, passant de 5 à 12% des actifs. Mais depuis, la part des emplois précaires reste stable (86% des salariés français ont un CDI). Confrontés à la double exigence de s’adapter aux aléas du marché et de maintenir une organisation efficace, les employeurs font appel aux deux types de main d’œuvre dans le but de maintenir une assise professionnelle stable, tout en lissant les pics d’activité grâce à des travailleurs plus flexibles à contrat précaire.
Les emplois ne sont pas tous en voie de numérisation.
Le monde du travail ne gravite pas autour du seul numérique et nombreux sont les secteurs qui embauchent, notamment le care (soin et service aux personnes), les métiers de service (femmes de ménage, serveurs, etc.), le bâtiment (ouvriers et agents de maîtrise) et le tertiaire (métiers hautement qualifiés : informaticiens, ingénieurs, cadres administratifs et comptables). Le phénomène d’uberisation dont on parle tant ne concerne que 50 000 personnes (soit 0,2% de la population active).

Le monde du travail change comme la société en général. Mais si le travail indépendant, les plates-formes numériques, la précarisation existent bien, ces évidences "ne sont pas la seule réalité ni l’unique voie du futur".

(publié le 16 décembre 2016)