Alcool et travail

P. Hache Références en Santé au Travail, 2015, n°144, pp.29-48. Bibliographie et annexes

L’alcool est une des deux substances psychoactives les plus consommées en France. 4,6 millions d’habitants en consomment tous les jours. 8% des personnes sont des consommateurs à risque, qu’ils soient dépendants à l’alcool ou non. La mortalité liée à l’alcool s’élève à 49 000 décès par an : 30% par cancers, 25% par maladies cardiovasculaires, 17% par accidents ou suicides, 16% par maladies digestives et 11% pour d’autres causes. En 2010, le coût social de l’alcool en France (soit le coût externe : valeur des vies humaines perdues, perte de la qualité de vie, pertes de production, plus le coût pour les finances publiques) a dépassé 120 milliards d’euros.

Concernant l’usage de l’alcool, plusieurs classifications co-existent. Il est conseillé de s’accorder entre pairs sur la classification utilisée. La version 5 du DSM abandonne la distinction abus/dépendance au profit d’un continuum de degré de sévérité appelé trouble de l’usage d’une substance et définit 11 critères. Le diagnostic est posé en présence d’au moins deux critères sur une période minimale d’un an.
Si la base du traitement était autrefois l’abstinence, la réduction de la consommation est considérée comme une approche thérapeutique possible.
Au cours de la consultation, les éléments à rechercher en priorité sont la fréquence de la consommation d’alcool, le nombre de verres bus et la fréquence des libations excessives (6 verres ou plus).
L’arsenal thérapeutique regroupe les interventions psychosociales (interventions brèves, entretiens motivationnels, thérapeutiques cognitivo-comportementales), les interventions pharmacologiques, le traitement des comorbidités, le sevrage, la prévention de la rechute, les ateliers thérapeutiques, les associations d’entraide.
En plus du médecin généraliste, il existe des structures de prise en charge : les hôpitaux de proximité, de recours et de référence, les Centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) qui pour leur part ont reçu 268 000 personnes en 2010.
Les résultats d’enquêtes en milieu de travail montrent que tous les secteurs d’activité sont touchés avec pour certains, une place plus importante d’usagers de substances psychoactives.
L’alcool serait responsable de 10 à 20% des accidents du travail et constituerait la première cause d’accident mortel du travail. La conduite professionnelle sous l’emprise d’alcool augmente le risque d’être responsable d’un accident mortel par 8,5 ; pour le cannabis, ce risque est multiple par 1,8.
Les pratiques addictives en milieu de travail ont trois origines principales : l’importation (consommation de la vie privée débordant sur le travail), l’acquisition (pots d’entreprise, repas d’affaire...) et l’adaptation (stratégie pour tenir au travail).
Favoriseraient la consommation d’alcool : le stress, les exigences liées aux postes de sécurité, certains rythmes de travail mais aussi le travail en plein air plus de la moitié du temps de travail, les postures pénibles, le port de charges lourdes, les déplacements longs, fatigants ou rapides, l’exposition aux secousses et vibrations. Chez les femmes, la consommation augmente chez les cadres, les artisans, commerçantes, chefs d’entreprise. Chez les hommes, la consommation est plus élevée chez les cadres que chez les professionnels intermédiaires, employés et ouvriers. Quel que soit le genre, la consommation d’alcool augmente avec le revenu.

Le service de santé au travail a un rôle à jouer dans la prévention de la consommation d’alcool et de drogue sur le lieu de travail. D’ailleurs 92% des médecins du travail ont été sollicités par un directeur des ressources humaines pour un problème d’alcool chez un salarié.
Le service de santé au travail doit conseiller les employeurs, les travailleurs et leurs représentants sur les risques liés à la consommation d’alcool et de substances psychoactives, sur l’organisation des pots et des repas d’affaire (un verre d’alcool fait augmenter l’alcoolémie de 0,20 à 0,25 g/l et il faut 1h30 pour éliminer un verre standard qui contient 10g d’alcool pur).
Face à une personne supposée en état d’ébriété, le médecin du travail doit parler de "travailleur dans l’incapacité d’assurer son travail en toute sécurité" ou de "travailleur présentant un trouble du comportement". La réalisation ou non d’un test d’alcoolémie peut être discutée mais ne modifie pas la nécessité de prendre l’avis d’un médecin. L’employeur peut le réaliser à condition qu’il soit prévu au règlement intérieur, que sa contestation soit possible et qu’il soit justifié par la nature de la tâche à accomplir.
La mise en place d’une gestion de post-crise est indispensable.

Les différentes visites médicales permettent d’aborder la consommation d’alcool du travailleur et de caractériser ses comportements par l’intermédiaire de différents questionnaires (AUDIT ou AUDIT-C version courte, FACE) ; l’AUDIT est le questionnaire le plus exhaustif mais le FACE permet d’aborder la dépendance.
En fonction des résultats, le salarié reçoit une information adaptée et en cas de dépendance, est orienté vers une structure de prise en charge addictologique en coopération avec le médecin traitant.
La décision d’aptitude face au repérage d’un mésusage doit être conditionnée par le poste mais le maintien au travail doit être privilégié.
Des marqueurs biologiques peuvent être recherchés : l’alcoolémie pour vérifier le résultat d’un alcootest, ou les marqueurs indirects tels la gamma-glutamyl-transférase (peu spécifique), le volume globulaire moyen (également peu spécifique) et la transferrine déficiente en carbohydrate (CDT, le marqueur le plus spécifique et le plus sensible).
Les situations à haut risque de rechute sont nombreuses et notamment lors de la première année de reprise du travail après sevrage et il serait utile que les acteurs de la santé au travail participent à des réseaux de prise en charge addictologique, ce qui permettrait à ces équipes de mieux connaître le monde du travail et les ressources existantes pour assurer le maintien dans l’emploi ou la reprise.

(publié le 16 février 2016)