Tous accros ?
Addictions et dépendances

J-F. Dortier Sciences Humaines, 2011, n°231, pp. 28-50. Bibliographie
Ce n’est que depuis le début des années 1980 que le terme "addiction" a émergé pour désigner des phénomènes communs à toute une série de dépendances avec ou sans substances. On parle alors d’addiction au tabac, à l’alcool, à la drogue, aux psychotropes mais aussi aux jeux, aux achats, aux écrans, au travail, au sexe, etc.
L’addiction pourrait se définir comme "la perte de la liberté de s’abstenir". Elle se présente "comme un conglomérat de pratiques qui suscitent la dépendance et sont jugées néfastes".
L’addiction provient semble-t-il d’un fait de société : "abondance dans un monde libre et sans tabous". Mais tous ne deviennent pas addicts, et les facteurs qui conduisent vers la dépendance sont selon les chercheurs, des facteurs sociaux et historiques, des causes psychologiques, ou des fondements génétiques ou neurologiques. Selon Claude Olivenstein, une addiction naît de la rencontre entre trois éléments : un produit, une personnalité et un moment socioculturel. Le phénomène est donc multifactoriel et suit toujours une dynamique mouvante faite de phases d’arrêt, de rechutes, de consommation plus intensive et de sevrage.
Parmi les sujets addicts, une proportion non négligeable déclare avoir toujours gardé le contrôle de sa consommation. La toxicomanie n’est donc pas inéluctable ; beaucoup sont lucides quant aux raisons qu’il ont de se droguer, aux risques qu’ils encourent ou encore aux limites qu’il ne faut pas franchir. L’emprise peut néanmoins survenir avec des effets indésirables qui se multiplient.
Si beaucoup de consommateurs réservent la drogue aux usages festifs, la cocaïne est de plus en plus utilisée dans un cadre professionnel et la proportion d’utilisateurs a été multipliée par trois en 20 ans (3,8% des 18-64 ans). L’ectasy est en baisse en France, le cannabis est stabilisé mais la France reste l’un des pays où la prévalence du cannabis est la plus forte.
Mais comment se débarrasser d’une drogue ?
L’interdiction n’est pas une solution et le trafic de drogues est aujourd’hui florissant. La logique répressive a eu pour conséquence de contrarier la mise en place d’une politique de réduction des risques ; et certains chercheurs proposent de dépénaliser l’usage simple et la possession en petite quantités de drogues pour faciliter la prise en charge sanitaire. _ Le sevrage a pour condition impérative la volonté du toxicomane mais cette volonté ne suffit pas. Des techniques mentales d’autoanalyse et d’autoconditionnement sont indispensables pour stimuler la motivation, affronter les peurs, ruser avec les faiblesses et affronter les échecs. Mais sachant que toute privation est frustrante, il convient de remplacer une addiction négative par une addiction positive.
Que penser de la cyberaddiction ? Elle n’existe pas officiellement car elle n’est pas présente dans les deux classifications internationales des maladies mentales. De surcroît, elle n’est pas quantifiable, mais tout de même, ce loisir peut prendre une telle ampleur qu’il est pratiqué aux détriments de toute autre activité ou relation sociale. Ce comportement est alors le symptôme d’une psychopathologie déjà présente et c’est cette tentative d’automédication de la psychopathologie sous-jacente qu’il importe de traiter.
Il y a aussi les jeux d’argent. 600 000 Français sont à risque. 200 000 sont des joueurs pathologiques qui sont pour la plupart des hommes, âgés de 41 ans en moyenne, peu diplômés et disposant de faibles revenus. Pourtant la moitié d’entre eux dépense plus de 1 500 euros par an au jeu et une grande partie boit et fume.
La fièvre des achats compulsifs touche plutôt les femmes de plus de 30 ans ; les achats portent surtout sur les vêtements, les chaussures, le maquillage et les bijoux. On estime à 1% ou 2% la proportion d’acheteurs compulsifs dans la population.
Il faut aussi compter avec le workaholism, ou l’addiction au travail qui a existé de tout temps mais qui a pris une réelle ampleur avec le mail, l’ordinateur portable, le management de l’urgence qui oblige à rester mobilisé en permanence au mépris de toute vie de famille. Il s’agit d’une "véritable pathologie destructrice qui peut conduire à la mort".
La dépendance est aussi présente vis-à-vis des médicaments psychotropes. Se pose également le problème de l’obésité qui pourrait n’être rien moins qu’une dépendance au sucre, aux graisses, aux féculents et à la nourriture.
(publié le 12 avril 2012)