Les questions de santé au travail sont plus complexes

Y. Roquelaure interviewé par G. Brasseur, K. Delaval Travail et Sécurité, 2016, n°768, pp.10-12
La santé au travail a beaucoup évolué. Les préventeurs s’intéressaient au risque chimique, à certains risques physiques tels que bruit et vibrations, aux risques liés aux machines, c’est-à-dire aux risques mesurables vis-à-vis desquels des solutions concrètes étaient applicables.
Sont ensuite apparus les troubles musculosquelettiques et les risques psychosociaux (RPS) alors que les postes de travail sont moins pénibles physiquement. Ce qui perturbe les travailleurs, ce sont les environnements moins stables qu’auparavant et donc moins sécurisants ; mais surtout une déshumanisation des rapports au travail et une instantanéité qui ne laisse plus assez de temps pour la réflexion collective, notamment sur le contenu et les critères de qualité au travail.
Les travailleurs vieillissants occupaient en fin de carrière des postes "doux", qui n’existent plus dans les entreprises, externalisés pour une meilleure productivité. Le maintien dans l’emploi exige parfois de recourir à d’autres entreprises avec souvent une perte de salaire.
Il faut dorénavant "être toujours au top" et l’individualisation croissante des relations de travail fait que le salarié se retrouve isolé en cas de difficultés (harcèlement) ; et c’est dès lors au médecin de gérer ce qui était pris en charge par les syndicats ou le collectif de travail.
S’il est bien admis qu’on ne peut pas faire la même chose à 20 ans qu’à 65 ans, il faut initier une réflexion sur les parcours professionnels et adopter le concept de prévention intégrée qui comprend un important volet de promotion de la santé en complément des actions classiques de prévention.
Mais les entreprises engluées dans des objectifs de compétitivité et de productivité ont des stratégies à court terme.
"La santé au travail fondée sur des modèles organisationnels stables en voie de disparition doit s’adapter aux évolutions du monde du travail. " La précarisation des parcours professionnels qui est prévisible dans les années à venir complexifiera le suivi des travailleurs. D’où la nécessité de renforcer les collaborations entre les acteurs de la santé au travail et ceux des soins de santé primaire".
Notre modèle particulier de la santé au travail qui offre une approche sans doute plus humaniste que celle des Anglo-saxons, car intégrant l’ergonomie, la psychologie du travail et les sciences sociales mériterait d’être défendu mais depuis le début des années 2000, la France est en perte de vitesse dans les instances internationales de santé au travail.
(publié le 28 mars 2016)