La médecine du travail a-t-elle un avenir en France ?

J-M. Soulat Le Concours Médical, 2015, vol.137, n°10, pp. 817-821.

Alors que la médecine du travail est une spécialité médicale reconnue dans tous les pays de l’Union européenne (à l’exception de l’Estonie) et bénéficiant même d’une image très positive en Finlande, pourquoi évoque -t-on en France l’éventuelle disparition de la médecine du travail en tant que spécialité ?

La loi du 20 juillet 2011 qui a réformé la médecine du travail en France devait transcrire la directive européenne de 1989, celle-la même qui défendait un responsable de la santé et de la sécurité dans l’entreprise qui est l’employeur, à charge pour lui de s’entourer des conseillers en prévention (le médecin en est un parmi les autres), alléguant que la complémentarité des compétences faisait l’efficacité de la prévention : la notion de pluridisciplinarité était née.
Or dans cette loi de 2011, persiste l’originalité française : le rôle central du médecin du travail, la présence des services des santé au travail dans toutes les entreprises, quels que soient leur risque ou leur effectif et l’obligation de visites médicales obligatoires et codifiées, considérées comme prioritaires.
Or le médecin est pris dans un tourbillon d’activités (sollicitations spontanées et importantes de la part des salariés, difficultés à maintenir le salarié dans l’emploi, gestion des problématiques complexes) ; ce qui l’oblige à négliger les visites médicales réglementaires. Tout le monde réclame alors à cor et à cri, des médecins (quels qu’ils soient) afin d’assurer les obligations des visites médicales.
La médecine du travail reste une spécialité médicale mais boudée par les étudiants en médecine à l’examen classant national et la moitié des postes proposés est restée non pourvue en 2015.
D’aucuns pensent que la médecine du travail n’est pas connue par les étudiants du second cycle au moment de leur choix d’orientation ; il est plus plausible qu’ils soient privés d’une vision médicale positive de la spécialité ou de l’exercice professionnel.
Il est capital qu’ils puissent exprimer l’ensemble de leur champ de compétences dans leur exercice futur (y compris l’exercice thérapeutique), qu’ils soient reconnus et sollicités comme spécialistes par leurs confrères. Malgré tout, il est fort probable que cela ne suffise pas.
Faudra-t-il compter sur les reconversions médicales ? Il est douteux que cela puisse combler le déficit. Ne pourrait-on pas laisser aux "médecins collaborateurs", la possibilité de conserver leur activité antérieure tout en s’investissant en santé au travail sans pour autant s’engager en cours de carrière dans une formation considérée comme lourde ?
Il faudra probablement réserver la convocation à la visite médicale aux situations qui le nécessitent.
Aux enseignants de renforcer la communication et la pédagogie afin d’offrir un nouvel horizon à la santé au travail. Un exercice différent certes, mais avec la même finalité : la conservation de la santé.

(publié le 22 février 2016)